6 | Une journée comme les autres dans le désert du Sahara

Il est 8h30 du matin, une tête sort de la tente. Cette tête c’est celle de Mathis qui vient tout juste de se réveiller. Le vent a soufflé toute la nuit, de ce fait l’abside déchirée de la tente n’a pas cessé de fouetter la moustiquaire. Si on rajoute la crainte de voir un arceau de la tente céder sous les rafales incessantes, on comprend aisément la petite mine qu’il présente au petit matin. Il regarde, comme à son habitude, à droite pour s’assurer que les vélos soient toujours là. Par bonheur, les cadenas ont bien rempli leur mission. Derrière les bicyclettes attachées, Vinz (Vincent Casa Nova) et Vincent (Vincent Thiercelin) semblent s’agiter dans la seconde tente. Ils sont sûrement entrain de dégonfler leur matelas, se dit-il.

Avant de commencer à ranger toutes ses affaires éparpillées dans la tente, Mathis prend quelques secondes pour admirer le lieu dans lequel ils ont dormi. Hier soir pour essayer de se protéger du vent, ils se sont cachés derrière un grand monticule de pierre. Au loin, il distingue la station-service où ils ont partagé le thé avec deux routiers marocains.

  Au bout d’une heure, le campement est enfin paqueté dans les sacoches. D’ordinaire, une vingtaine de minutes leur aurait suffit mais depuis quelques jours une des tentes commence à tomber en lambeaux. Mille précautions sont donc prises pour la ranger.
Mathis propose ensuite aux deux autres de débuter les hostilités. Une façon de demander s’ils veulent prendre le petit-déjeuner.

-Encore une journée où le vent souffle vers le Sud, s’il est aussi fort qu’hier on arrivera à couvrir sans problème les 80km qui nous séparent de Boujdour, affirme Vinz tout en étalant généreusement sa tartine de confiture.
Vincent se sert à son tour dans le pot de confiture puis le passe à Mathis.
-On devrait y être en moins de 3 heures, peut-être qu’on peut pousser jusqu’au village d’après, propose ce dernier.
-Ça me va, réplique Vincent, j’espère qu’on y trouvera un endroit abrité du vent. La tente a de plus en plus de mal à resister aux bourrasques.
Un nuage de sable se précipite sur eux les obligeant à fermer les yeux. Vinz admet que le vent est peut-être un allié quand il s’agit de rouler mais il est quand même très contraignant une fois qu’ils ne pédalent plus. 
Le petit-déjeuner se poursuit dans la bonne humeur malgré le sable qui les aveugle régulièrement et qui s’immisce dans la nourriture rajoutant un peu de croquant.
Une fois l’étape du jour décidée et la collation du matin terminée, les trois amis enfourchent leur petite reine pour repartir sur les routes direction le Sud. Pour cela, ils empruntent depuis plus d’une semaine la nationale 1. Une route débutant à Tanger et se terminant à Guerguerat, la ville à la frontière mauritanienne.

-Incroyable, on va à 30km/h alors qu’on est sur du plat !
S’exclame Vincent.
-À ce rythme, on sera à Boujdour encore plus vite que prévu,
lui réplique Vinz.

Malgré la vitesse, ils sont rapidement rattrapés par la monotonie du trajet, ils se perdent alors dans leurs pensées. Le désert n’offre aucune distraction, les paysages ne changent pas, les montées et les descentes sont inexistantes, aucun virage non plus qui cacherait une vallée, une palmeraie ou un lac. Ils roulent sur un tapis roulant entourés d’écrans qui diffusent continuellement la même image. Inévitablement la distance les séparant s’agrandit, chacun choisissant de rouler à son rythme. Vincent se retrouvant en tête de course, Mathis au milieu et Vinz en fin de peloton.

Vincent pose successivement son regard sur la mer à sa droite, le désert à sa gauche et une route qui s’étend jusqu’à l’horizon devant lui. Au bord de la falaise qui surplombe l’océan, des maisons identiques se succèdent à intervalle régulier. Il imagine tantôt des pêcheurs, tantôt des gardes côtiers habitant ces drôles de maisons. Quand il se lasse de regarder l’immensité bleue à sa droite, il tourne sa tête à gauche pour admirer l’immensité jaune que représente le désert. Cette fois-ci ce n’est pas les maisons qui s’enchaînent tous les kilomètres, mais les pylônes électriques. Il essaye de deviner la tension que peuvent délivrer ces lignes électriques mais les cours d’électricité lui paraissent déjà loin. Son regard se pose ensuite sur la route où il observe curieusement les grains de sables traverser la route, ils semblent tous migrer vers la même direction se dit-il. Il s’imagine alors une réunion secrète réservée exclusivement aux grains de sables où ils débattraient de leur prochaine destination. De toute façon, ils sont au même titre que nous sujets au vent admet-il intérieurement.

Un peu plus loin derrière lui, Mathis semble s’ennuyer de ce paysage monotone et de cette route qui ne connaît ni les montées ni les descentes. Il est déjà nostalgique des premiers jours qui ont suivi leur départ de Marrakech. La seconde traversée du Haut-Atlas c’était quand même le pied se dit-il. Certes on a grimpé pendant trois jours pour atteindre le col du Tizi n’Test avec parfois des pentes très inclinées mais bon quel plaisir d’évoluer en montagne. En plus, là-bas on était vraiment les seuls sur la route, le revêtement n’était peut-être pas récent mais bon de toute façon quand on grimpe on est lent, un peu plus ou un peu moins d’adhérence ne changent pas grand chose.
Les virages aussi lui manquent, un virage c’est important pour un cycliste, cela représente l’espérance de la fin d’une montée, la promesse d’un nouveau panorama, la perspective d’être dos au vent. Dans le Haut-Atlas, chaque virage réserve au cyclo-touriste sont lot de surprises.
Il se rappelle le moment où ils sont arrivés en haut du col après plusieurs heures de montée intense et qu’ils ont découvert, après le dernier virage de l’ascension, l’autre côté du versant. Un versant caché par une mer de nuages. Le panorama de cette mer de nuages s’étendant jusqu’à l’horizon est encore nette dans son esprit et il l’espère ne s’effacera pas de si tôt.

Mathis est soudainement coupé de ses pensées, devant lui Vincent a commencé à ralentir en raison d’un barrage de la gendarmerie royale.
Bonjour, le bienvenue au Maroc, pouvez-vous me passer vos passeports s’il vous plaît, dit le gendarme.
-Salam, oui bien sûr, lui répond Vincent.
Les rejoignant quelques secondes après, Mathis et Vinz imitent Vincent en donnant leur passeport au gendarme.
-Vous venez d’où en France ?
Demande l’agent.
-On vient de Grenoble, on fait nos études là-bas,
lui répond Vinz.
-Étudiant en quoi ?

-Dans l’ingénierie, répondent en chœur les trois étudiants.
-Ma sœur aussi est en école d’ingénieur, elle étudie à Lyon,
réplique-t-il.
Après une surprenante conversation sur les études d’ingénierie en France, le gendarme souhaite bonne route aux trois baroudeurs en herbe.
Ils continuent leur route direction Boujdour.

-On a fait combien de kilomètres Vincent ?
Demande Vinz.
-Presque 60 en seulement deux heures,
lui répond ce dernier.
-Vraiment ? Il nous reste même pas 20km alors.


Vinz pédalant cette fois en tête du cortège s’étonne de leur vitesse moyenne quotidienne. Il se rappelle de l’Anti-Atlas où ils plafonnaient seulement à 10 km/h, les kilomètres ne s’enchaînaient pas aussi facilement. La traversée de l’Anti-Atlas succéda la descente du col de Tizi n’Test. Sur le papier, ce massif montagneux s’annonçait être une partie de plaisir, une colline à franchir et surtout la perspective d’une nouvelle descente s’avoue-t-il. Malheureusement, une colline en cachant toujours une autre, on s’est retrouvé à grimper, grimper et encore grimper. Malgré tout, les paysages étaient beaux. Certes c’était aride mais au moins on y trouvait des arbres, rien de mieux qu’un arganier ou un amandier pour pique-niquer à l’ombre. Dans l’Anti-Atlas, on n’a pas non plus croisé grand monde, quelques villages de temps en temps. Cependant les seules personnes qu’on a rencontré ont fait preuve d’une incroyable générosité se dit-il. Beaucoup de souvenirs lui reviennent à ce moment-là, comme la fois où une voiture s’est arrêtée juste devant eux pour leur offrir une boîte pleine de gâteaux, mais aussi la fois où ils ont partagé un tajine un soir avec quatre marocains dans le lit d’une rivière.

-Hé Vincent, tu te rappelles de l’Anti-Atlas ? Demande Vinz.
-Évidemment, pourquoi ?
-Non comme ça, j’étais entrain d’y penser. On est quand même beaucoup plus rapide qu’à cette époque !
-C’est sûr, faut dire que le dénivelé n’était pas le même. Je pense qu’on était tous content quand on est arrivé à Mirleft.


L’évocation de Mirleft fait ressurgir des souvenirs agréables à Vinz. Après la traversée de l’Anti-Atlas, ils ont pris deux jours de pause dans un camping au bord de mer dans la petit ville de Mirleft. La plage, les restaurants, le camping, le soleil, en résumé tous les ingrédients pour passer de bonnes vacances. Revoir l’océan Atlantique fut également un grand moment du voyage, après plusieurs semaines sans voir la mer il est toujours bon de la retrouver.
Vinz distingue au loin deux grandes autruches qui se font face, ces deux statues symbolisent la porte d’entrée de Boujdour. Après 80 km de vélos, ils y sont enfin arrivés !
Sans perdre de temps, ils se dirigent vers une station-service afin d’y remplir leurs nombreuses bouteilles. Après en avoir trouvé une et demandé au personnel s’il est possible d’utiliser les robinets, ils entament le remplissage de leurs bouteilles.

-Elle a pas de goût ? Demande Mathis
-Non aucun, on peut les remplir, lui répond Vincent.
-Cette fois, on les remplit toutes, ordonne Vinz, on aura au moins besoin de 8L par personne pour être sûr de ne pas en manquer.

Une fois la mission eau remplie, Vinz propose aux deux autres de manger le repas du midi derrière la station-service à l’abri du vent.

-On va être bien ici pour déjeuner, dit Mathis.
-Oui c’est royal comme endroit, on ne sent même pas le vent, lui répond Vinz.
-Qui à la vache qui rit ? Demande Vincent.
-Moi et j’ai aussi les Pringles et le pain, répond Mathis.


Après un bon repas et quelques achats dans une épicerie pour les prochains jours, ils repartent direction Dakhla qui se situe à plus de 300 km. Pour ce soir, ils espèrent dormir dans une station-service à 60 km de Boujdour. Pour cette seconde partie de la journée, le vent redouble en intensité. Les trois cyclistes filent à une vitesse dépassant les 40 km/h.

Pédalant cette fois en fin de peloton, Vincent observe les chiens assoupis près des maisons au bord de la côte. Leur allure étant trop rapide, les chiens n’essaient même pas de les poursuivre. Malheureusement pour nous, les chiens dans le désert du Sahara n’ont pas toujours été tendre se dit-il. Dès notre arrivée dans le désert, on a dû faire face à ceux qu’on appelle les meilleurs amis de l’Homme. En tout cas, une chose est sûr c’est qu’ils sont davantage les ennemis des cyclistes que leur amis. Chacune des maisons, qui bordent à intervalle régulier la côte, possède son chien. On a commencé à prendre le plis, reconnaît-il, un chien commence à nous pourchasser alors on diminue notre vitesse pour éviter de l’exciter encore plus, tout en gardant un œil vigilant sur lui. Ensuite on attend qu’il se lasse de ce petit jeu et une fois qu’il est parti on accélère. Cependant à chaque fois qu’ils nous pourchassent, je ne peux empêcher mes battements de cœur accélérer, faut dire que certains sont quand même bien effrayants quand ils grognent et aboient. Mais bon heureusement on n’en voit pas autant qu’on se l’imaginait.
Je crois qu’on s’imaginait beaucoup de choses avant d’arriver dans le désert, par exemple des étendues de sables à pertes de vue. A ma grande surprise dans le désert il n’y a pas autant de sable que cela, d’après Wikipédia le désert du Sahara est composé de 80% de roches et donc seulement 20% de sables se rappelle-t-il. Néanmoins, on en a quand même vu des dunes de sables comme celles avant Tarfaya ou celles jouxtant la mer avant Laayoune. On s’attendait également à une chaleur écrasante mais près de la côte les températures sont au final très clémentes.

Après moins de deux heures de vélo, les trois amis arrivent à la station-service. Une personne y travaillant leur propose de dormir dans un bâtiment en construction où seulement le gros œuvre a été terminé. Soulagé d’avoir trouvé un endroit abrité du vent, ils s’occupent ensuite de monter les tentes, avec toujours autant de précautions pour une des tentes.
Une fois le campement installé, ils cuisinent le souper. Ce soir, leur plat fera honneur à la gastronomie française, en effet semoule cuisiné avec de l’eau froide agrémenté de sauce tomate.

-Qu’est-ce que vous aimez le plus dans cette traversée du désert du Sahara ?
Demande Vincent après avoir avalé une grande bouchée de semoules.
-Très bonne question, sûrement le vent de dos et les routes plates. Ici, on peut rouler plusieurs centaines de kilomètres sans se fatiguer,
lui répond Vinz tout en attrapant le sel dans le sac à épices.
-Pour ma part, c’est le fait d’être dans un endroit peu habité et d’être entouré de paysages désertiques. On est seul au monde surtout depuis Laayoune où le traffic a beaucoup diminué,
 répond à son tour Mathis.
-Les dunes aussi c’est cool même si on en trouve pas à chaque virage,
ajoute Vinz.
-En ce qui me concerne, ce qui me plaît c’est que la monotonie des paysages permet de s’évader facilement dans ses pensées,
dit Vincent.
-Je pense que je vais vous laisser débattre sur l’intérêt de visiter en vélo le désert du Sahara et je vais plutôt terminer mon article dans la tente. Bonne nuit à vous deux,
lance Mathis.

Je vous remercie d’avoir lu l’article jusqu’à la fin et j’espère que ce nouveau format vous aura plu !

L’aventure continue, nous sommes actuellement à Dakhla.

À très bientôt les Saharouleurs,

Mathis

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *